Le Barang est au Cambodge ce que le Farang est à la Thaïlande : un étranger ! Qu'il travaille sur le sol cambodgien depuis près de vingt ans, qu'il soit marié et père de plusieurs enfants à moitié locaux ou qu'il passe seulement 24 heures au royaume du sourire, il reste un Barang. Un touriste est un Barang. Un immigré est un Barang. C'est clair et c'est officiel.
Le Cambodge ne délivre que deux sortes de visas: un pour le flâneur et un pour le bosseur. Quoi qu'il fasse au Cambodge, le Barang rentre dans ces deux catégories... Simple et dichotomique.
L'étranger se reconnaît à sa couleur de peau, à son accoutrement, à la manière de toujours s'énerver devant des situations qu'il ne comprend pas et à sa façon de ne jamais donner aux pauvres. Lorsqu'il est cité dans un article de presse, on dit "l'étranger", "le Français", le "Belge", etc. C'est normal. C'est son statut après tout.
Le Barang est un doux rêveur. Le Français est, qui plus est, un perpétuel critique, un idéaliste pétri de valeurs morales et de droits divers, à commencer par l'égalité, la fraternité et la liberté. Il a également un petit côté paternaliste et aime à donner des leçons de choses, surtout sur des sujets qu'il ne connaît pas. Il voit souvent la vie comme un lieu avec une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Sa place à lui, c'est expatrié. Sa position, c'est souvent au-dessus de tout le monde.
Les Français qui ont voté Sarkozy aux dernières élections (la majorité des Français du Cambodge), peuvent bien comprendre cela. Le petit bonhomme a des solutions sur tout, mais il a surtout des solutions. Tout allait mal. Tout ira bientôt mieux. Le Père Noël existe. Il roule en Citroën décapotable et salue la foule sur les Champs-Élysées !
Ainsi donc, ces Français-là sont pour la France qui travaille. Oui, mais voilà, ici, on n'est pas en France. Au Cambodge, l'immigré, c'est nous, c'est vous et c'est un peu moi aussi. Renversons les rôles un instant. Faisons de la fiction: et si un jour, pour 53% de Cambodgiens, la racaille, au Cambodge, c'était nous? S'ils décidaient de se débarrasser de tous ces néo-colons, de tous ces gens qui s'installent chez eux à demeure, donnent des leçons de bonne gouvernance, critiquent les institutions du pays. S'ils décidaient qu'il y en a assez de ces étrangers qui touchent des salaires en forme de cagnotte du loto au sein des organisations humanitaires internationales dans un pays où on ne gagne en moyenne que quelques dollars par jour? S'ils en avaient marre de l'arrogance de certains, de leur mépris et de leur comportement? S'ils choisissaient de virer tous ces empêcheurs de corrompre en rond?
L'électeur, qui a mis le fils d'un ancien immigré sur le trône de France n'aime pas trop qu'un plombier polonais vienne déboucher ses chiottes dans sa maison. Mais il vient au Cambodge expliquer qu'il faut relever la cuvette quand on fait pipi! Ah, oui, c'est vrai, nous, nous sommes dans le juste. Nous sommes dans la lumière. Ils sont dans l'ombre. Nous amenons la démocratie aux peuples opprimés. Nous luttons contre le mal. Nous sommes le bien. Un peu comme en Irak, me direz-vous? Tout à fait. Je vois que vous suivez. Continuons.
Le Barang qui se croit chez lui partout, estime être en droit de recevoir le respect, la considération inhérente à sa position. Il est là, donc il doit exister en tant que tel. L'Etat qui l'accueille doit penser à lui donner des droits, à lui aménager sa case. L'expatrié veut bien être un étranger (il n'a pas le choix de toute manière), mais il veut exister juridiquement et officiellement en tant que résident. Il trouve cela normal, logique puisqu'il est ici pour travailler. Cet immigré avec papier et visa a connu, au Cambodge et principalement à Siem Reap, son heure de bonheur. Aujourd'hui, les vacances sont terminées. Rangez la canne à pêche et la crème solaire! Le bon temps des colonies de vacances est derrière nous. Le temps se couvre. Et ce n'est que le début!
Expat sous surveillanceAvant l'an 2000, l'expat' était un poisson dans l'eau. Il disposait pour 10 dollars par an d'un laissez-passer lui donnant libre accès aux temples. Et il ne se privait pas d'aller en famille, avec ses amis khmers ou sa petite copine, certains dimanches ensoleillés, pique-niquer le long des douves d'Angkor. Parfois même, il passait une nuit de pleine lune sur le troisième étage d'Angkor Wat, à discuter avec le vénérable sage Maha Gossanhanda, aujourd'hui disparu, des bienfaits du bouddhisme et du respect des cultures. Jusqu'à il y a peu, il circulait librement dans sa Jeep sur ces mêmes routes du complexe, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Il était chez lui. Il vivait l'exotisme au quotidien. Il n'embêtait personne et personne ne se préoccupait de sa personne. Un homme heureux. Tout simplement libre.
Aujourd'hui, l'expatrié est surveillé. Il ne peut plus se rendre librement où il le veut. Il porte sur son visage le masque du dollar. Pour lui, désormais, tout doit se payer. Comme un touriste, exactement. Il doit acheter son entrée dans les temples pour un, trois ou sept jours. S'il tente de traverser le complexe (car il n'existe aucune route de contournement) pour se rendre sur ses terres, situées de l'autre côté du parc d'Angkor, où il cultive des laquiers ou des noix de cajou, il est immédiatement encerclé d'une patrouille de policiers qui lui demandent son billet d'entrée aux temples. C'est aussi ridicule que d'arrêter un touriste sur l'esplanade du Trocadéro et le gronder, car il n'a pas son billet pour monter au troisième étage de la Tour Eiffel! Mais c'est, sinon la loi, du moins l'application qui en est faite par les gardiens de la compagnie pétrolière, propriétaire des lieux.
Le Barang est un perpétuel touriste! Ses supplications pour obtenir une carte montrant sa sédentarité, un laissez-passer même payant, sont toujours restées vaines. Une pétition proposait même à l'autorité en charge de cette question un pass annuel pour résidents étrangers à 200 dollars par an. Plus de 400 personnes avaient signé et étaient prêtes à mettre la main au porte-monnaie. Une recette de 80000 dollars pour l'autorité. Rien n'y a fait. Aucune raison n'a jamais été avancée. Ignorance ou mépris?
L'expatrié a donc perdu peu à peu ses libertés. Pire, il n'est plus considéré comme un membre actif économique et social du royaume. Il est un visiteur qui paye des impôts. Il ne parvient pas à s'intégrer. Un Barang n'est certes pas un Khmer, mais il désire se fondre dans la masse. On le rejette. On lui claque à la figure sa différence. Sans cesse et de plus en plus. Combien de fois s'entend-il dire: «Rentre chez toi, sale étranger»? Beaucoup trop souvent!
Siem Reap était un paradis pour expats. Il devient un enfer pour certains. L'île fantastique se transforme peu à peu en prison, dont les murs ne sont même plus dorés. Les barreaux apparaissent lentement autour de son espace de vie, de loisirs. La couleur de peau range l'expatrié dans la case des étrangers qui payent tout ou qui restent à l'entrée. Le touriste ressemble comme deux gouttes d'eau à un expatrié. Plutôt que de s'embêter à organiser le tri, à créer des catégories, à aménager, mettons tout le monde dans le même panier. C'est plus simple. Il n'existe aucune organisation de défense d'expatriés, une sorte de «Touche pas à mon Barang» pour rappeler qu'ils sont là, qu'ils existent, et demander à ce qu'ils aient, eux aussi, des droits. Ce serait très mal vu. Et pour cause. «Qui es-tu pour critiquer ce pays qui n'est pas le tien? Le Cambodge, aime-le ou quitte-le», un point c'est tout.
Un repli sur soi inquiétant !Ces restrictions, pour agaçantes qu'elles soient, ne sont rien en comparaison aux nouvelles règles d'immigration en Thaïlande. Dans ce pays, les vacances sont belles et bien terminées pour des milliers d'immigrés semi légaux qui surfaient depuis toujours sur la vague du "visa run" et de l'exemption de visa. Ils ne peuvent désormais comptabiliser que 90 jours sur le territoire sur une période de six mois. Les premiers touchés sont les petits expatriés, les professeurs d'anglais, les instructeurs de plongée sous-marine etc., poussés dehors par une vague de nationalisme sans précédent. Ils réclament des aménagements. Ils veulent que l'on reconnaisse leur statut d'immigré. Mais ils sont devenus des touristes. Et un touriste, ça ne fait que passer. A regarder l'actualité, ils sont nombreux, ces pays qui décident de nettoyer devant leur porte. Quels sont les droits des expatriés au Viêt-Nam, en Malaisie et ailleurs?
La droitisation du monde est en marche. Le repli sur soi des nations n'a jamais été autant d'actualité. Et le paradoxe, c'est qu'elle est voulue par ceux qui la combattent. «Je suis à gauche, mais j'ai voté à droite, car il faut remettre de l'ordre en France», me confia un expatrié à Siem Reap qui pestait en même temps contre les restrictions dont il est désormais victime au Cambodge.
Combien de ceux qui ne peuvent plus vivre en Thaïlande ont choisi le bleu contre le rose aux élections du 6 mai dernier? Farangs et Barangs veulent le grand coup de balais pour leur nation, mais refusent que leur pays d'accueil nettoie, lui aussi et à sa manière, devant sa porte. Dans des orientations différentes, certes, et avec d'autres méthodes. Mais dans une seule et même conception de la vie en communauté qui émerge aujourd'hui sur la planète. La sectorisation, la séparation des groupes raciaux, religieux, ethniques et sociaux, le rejet ou l'ignorance de l'autre ainsi que la peur ou l'incompréhension de cet autre, sont les dénominateurs communs des nations du troisième millénaire.
La stigmatisation de la différence est mondiale. Le banlieusard est forcément une racaille. Le musulman, forcément un intégriste et le Palestinien, un poseur de bombe. Que l'expat ne s'étonne pas d'être de plus en plus mal considéré par les populations natives et leurs gouvernements. Il n'est pas le seul à voir d'un mauvais œil les étrangers et à vouloir réduire leur liberté. Il a oublié qu'il était lui-même cet étranger, ce bohémien.
Les grincheux et les teigneux qui tiennent le manche du Karcher dans leur propre pays, sont bien souvent les mêmes qui se prennent le jet d'eau dans la gueule loin de chez eux. L'arroseur arrosé en quelque sorte. Mais, là, ce n'est plus vraiment comique.
Frédéric Amat (Illustrations: Rin Houet)