Début de mon étonnement : comment, lorsque l'on parle de nos sociétés, c'est l'effritement de l'Etat-Nation le sujet principal (voire l'anthropologie politique d'Abélès, par exemple), alors que lorsque l'on parle d'autres sociétés, c'est son absence la plus grande source de débats ?!
"On", ce sont les chercheurs qui publient à droite ou à gauche.
C'est étrange, parce que nous sommes français, toutes les études qui ne parlent pas de la France devraient montrer la distance, et pratiquer un comparatisme constant, aussi latent qu'il reste implicite ?
Ou bien ceci ne tient qu'au lectorat supposé. Mais le destinataire d'un texte l'écrit dans des parties très larges, pour ne pas parler du lecteur. D'ailleurs, cela ne tiendrait-il qu'à la réception ?
Pourquoi tous ces braves gens ne peuvent-ils se mettre d'accord cinq minutes ?
Si l'on observe différents courants, souvent même différentes disciplines, chacune prenant des objets qui correspondent bien avec leur projet (ne peut-on poser l'hypothèse de recherche inverse ??), les propos de chacun, quoique dissonants, écoutés d'une même oreille finissent par s'écouter...
D'où vient ce postulat de l'Etat-Nation comme base politique, sinon de chez-nous ? Un peuple qui se reconnait comme tel, s'identifie à un territoire sur lequel règne une administration unifiée et que le peuple respecte même si, éventuellement, il peut bien passer son temps à la critiquer : voilà une modalité du politique, mais il n'y a pas qu'elle.
Faut-il supposer que chaque pays doive, au moins rapidement, passer par l'Etat-Nation, selon une conception du développement un peu passée de mode qui consisterait à dire que le progrès ne suit jamais qu'une seule voie, constituée d'étapes qu'au mieux on pourrait respecter dans un temps plus ou moins long ?
Il faut se sortir ceci de la tête tout à fait pour observer que non seulement il y a des courts-circuits, mais encore que ce ne sont des dérives, voire des déviances, par rapport au modèle. Cette façon de penser, du reste, a été bien analysée par Howard Becker : les déviances résultent d'un processus interactionnel, par lequel les déviants sont "stigmatisés" comme tels par une population obéissant à des "entrepreneurs de morale", les déviants devant se reconnaitre dans ces "étiquettes" pour que la mayonnaise prenne. Becker a montré ceci en analysant les jazzmen et les fumeurs de shit à Chicago, mais le modèle marche tout aussi bien pour le Cambodge, où des élites étrangères de préférence scientifiques, ça fait plus neutre, endossent le maillot des "entrepreneurs de morale"...
A titre expérimental, ne pourrait-on pas analyser ces "défaillances", ou les configurations politiques cambodgiennes, à l'aune d'une conception qui fasse fi de l'Etat-Nation ?
Ne faut-il pas se débarrasser de celui-ci pour saisir ce qui semble à l'ordre du jour dans ce pays, au travers des pouvoirs de clan, de la corruption, des ONG, des entrepreneurs privés : de l'adaptation du libéralisme au Cambodge ? N'est-ce pas ceci le sujet principal (avec ou sans pouvoir fort, mais cela n'a rien à voir avec l'Etat-Nation) ?
Bref, pourquoi exporter a priori des concrétions que nous connaissons dans des contextes différents ? Une exportation n'est-elle pas toujours une remise en cause de ces concrétions (ailleurs on dirait des concepts) ? Pourquoi, dès qu'il s'agit d'un "pays de merde", comme le Cambodge ou n'importe quel pays d'Afrique (à moins qu'il ne s'agisse de "primitifs", ha ça on aime bien les "primitifs"), "on" ne veut rien remettre en cause, comme si la remise en cause, ou simplement un doute, le tout début d'un questionnement, de la "métropole" (ahahah) remettait déjà en cause les bases de son action évidemment philanthropique (de son pouvoir, de son action, de la bonne marche du développement, du développement lui-même finalement).
Même si c'est une très bonne nouvelle que le bulletin de l'AEFEK annonce, il n'en reste pas moins qu'il faudrait analyser, séparer tous les éléments, pour comprendre ce qui importe en l'occurrence, ce qui se joue, et comment on pourrait en parler (et au sein de quelle communauté).
Par exemple l'Etat-Nation est une concrétion de plusieurs éléments, et je ne parle même pas de l'Etat-Providence, beaucoup plus vieux.
Plutôt que d'exporter nos concrétions socio-historiques et nos concepts, ne vaut-il pas mieux, sur n'importe quel terrain, déceler les concrétions à l'oeuvre, créer les concepts adéquats, puis, eux, les exporter ?
En tous les cas, c'est ainsi que l'on procède dans les sciences humaines. Et je ne crois pas me tromper en disant que pour arriver au concept d'Etat-Nation, on n'a pas procédé autrement.
Après, s'il s'agit de conseiller l'Etat, c'est autre chose, bien sûr, mais l'on peut déjà se demander, alors, où passe la probité du chercheur.
Autrement dit, plus largement, cela dépend de où se porte notre regard. Lorsqu'un sociologue, un historien, ou je ne sais quoi parle, on le devine, ce qu'il regarde, mais il est rarement inutile de le préciser, même si ceci relève évidemment pour lui de l'évidence. Ce sont des cadres conceptuels, des paradigmes, des "lunettes", etc. Comme s'il fallait les taire pour que les auditeurs y croient, sur le mode de l'iconolâtrie, lequel n'a pas d'autre fonction que d'instituer un pouvoir.
Et pourquoi, sur le Cambodge, porter un regard aussi lointain que réduit, comme c'est le cas autour de ce qui se donne comme le procès des khmers rouges ? Sous prétexte que nous en sommes loin ? Pour construire le dispositif symbolique de l'universalité, dans lequel il existerait un point de vue extrêmement lointain de tous et les embrassant tous à la fois (la notion de "communauté internationale" a été inventée à cette fin, semble-t-il) -- on ne parlera pas de "Dieu", bien sûr, mais c'est tout laïc... --, comme la réalisation du projet kantien de "paix perpétuelle" (mais les Etats-Unis ne sont-ils pas l'exemple même qu'un tel projet est l'oeuvre d'humains bien précis, d'un pays bien précis, et que de lui-même il est tout sauf lointain ?) ?
Pour en arrêter là, je remarque que les anthropologues, depuis plus de quarante ans, ont rénover leur discipline à travers l'Afrique, en y élaborant des concepts qu'ils ont ensuite exporter, comme un laboratoire de la pensée, du langage même. Pourquoi, concernant le Cambodge, continuer de nous projeter ?
Et d'ailleurs, depuis quand, en France, les acteurs agissent par "intérêt général" ou par "sens de l'Etat" ? C'est quoi ces disciplines où les utopies rousseauistes continuent de servir de situation de départ ?